« Tout sur ce territoire est relié. Si nous nous améliorons et que nous apprenons ensemble, nos communautés fleuriront ensemble. »
Narlie Dapilos
Des études issues du projet DEVlab soulignent les perturbations considérables auxquelles les jeunes ont fait face en ce qui concerne les voies d’accès à l’éducation et à l’emploi pendant la pandémie de COVID-19. Ces perturbations sont encore plus marquées pour les personnes noires, autochtones et racisées. Nombreuses d’entre elles ont fait face à des difficultés dans le renforcement de leurs aptitudes et à des obstacles plus importants encore dans l’acquisition de compétences spécialisées. Après la pandémie, bon nombre de jeunes continuent d’avoir des difficultés pour articuler leurs atouts, ce qui limite leur capacité à obtenir des emplois de qualité.
DEVlab était un projet de recherche et de mobilisation dirigé par Youthful Cities en partenariat avec l’Institut Tamarack. L’objectif était de mieux comprendre les compétences dont les jeunes ont besoin pour prospérer sur le marché du travail actuel. Le projet a révélé que les jeunes ont signalé une hausse de 15 % des perturbations dans leur parcours éducatif pendant la pandémie de COVID-19. Les personnes noires, autochtones et racisées ont rapporté des écarts plus importants dans le renforcement de leurs compétences. Ces épreuves révèlent des problèmes systémiques dans les milieux scolaires, professionnels et décisionnels, plutôt que des lacunes personnelles chez les jeunes.
Face à ces obstacles systémiques en matière d’éducation, de renforcement des compétences et d’emplois de qualité pour les jeunes dans le Nord, les jeunes acteur.rice.s de changement Narlie Dapilos, Bayanihan Collective Solutions (Yellowknife, Territoires du Nord-Ouest) et Erin Cartan, Territorial Youth Collective/BYTE (Yukon), ont fait part de leurs réflexions, fondées sur leur expérience et leur engagement communautaire dans des communautés éloignées et autochtones. Leur collaboration a permis d’identifier cinq recommandations interdépendantes qui mettent en lumière les transformations systémiques nécessaires pour permettre aux jeunes de prospérer dans le Nord du Canada. Ces recommandations mettent l’accent sur les liens, l’accessibilité, le partage du pouvoir et l’harmonisation entre les atouts des jeunes et les systèmes institutionnels.
Voici cinq recommandations interdépendantes et applicables pour favoriser la réussite des jeunes dans le Nord du Canada :
Privilégier les relations et localiser l’action
Mettre en relation les atouts des jeunes et les compétences du marché du travail
Renforcer les liens entre les jeunes et les entreprises
Créer des plateformes permettant aux jeunes d’influencer la prise de décisions
Favoriser le leadership des jeunes et instaurer des systèmes accessibles
Pour qu’une mobilisation soit réussie dans le Nord, elle doit s’appuyer sur des approches fondées sur la confiance, la transparence et le respect des priorités de la communauté. Dapilos et Cartan ont souligné que les études et les initiatives de mobilisation doivent être élaborées aux côtés des leaders autochtones, des organismes et des jeunes pour refléter les valeurs et les besoins à l’échelle locale.
Dapilos a mis en évidence l’importance de bien saisir sa propre position lorsqu’on s’introduit dans les cercles du Nord, ainsi que la nécessité de clarifier ses objectifs. Il a mis en garde contre la mobilisation extractive, en remarquant que « les choses peuvent sembler bien sur le papier, mais, si rien n’est fait, cela ne fait que nuire à la relation que vous essayez d’établir avec les communautés ».
À Yellowknife, cette prise de conscience a provoqué un renouvellement de l’identité et des pratiques. En collaboration avec les partenaires de la communauté, l’initiative collaborative a changé son nom pour Hazhǫ Ełexè Łets’eèzhe, ce qui signifie « Nous apprenons et nous nous améliorons ensemble » ou « L’humanité est connectée ». Ce nom reflète une évolution plus vaste des modèles mentaux vers l’interdépendance, la responsabilité partagée et l’établissement de relations à long terme.
De la même façon, Cartan a souligné l’importance de comprendre l’histoire de la mobilisation auprès des communautés des Premières Nations. Elle a rappelé que la patience et l’établissement de liens sont des conditions essentielles aux changements profonds. Elle recommande de prendre le temps de faire connaissance avec les jeunes et leurs communautés avant d’essayer de mettre en place des solutions.
Les systèmes d’emploi échouent souvent à reconnaître les atouts dont les jeunes disposent déjà, en particulier dans des contextes éloignés et autochtones. À Yellowknife, un ensemble d’outils vient pallier ce manque en réinventant la notion d’employabilité, en l’adaptant aux expériences et aux milieux culturels des jeunes.
Le personnel mobilise des jeunes dans le cadre d’activités qui leur plaisent, comme des promenades dans la nature ou des randonnées en traîneau à chiens, et les accompagne dans leur réflexion sur ce que ces expériences révèlent de leurs atouts. Ces réflexions sont associées à des qualités comme la défense des droits, l’introspection ou la rêverie, chacune représentée par un animal symbolique. Par exemple, le corbeau symbolise la pensée créative, tandis que le renard symbolise l’apprentissage.
Les jeunes reçoivent ensuite du soutien pour convertir leurs qualités et leurs atouts en des compétences techniques bénéfiques sur le marché du travail, puis pour les présenter dans leur CV, dans leurs lettres de présentation et lors des entrevues. Ces compétences incluent notamment la capacité d’adaptation, la communication, la collaboration, la créativité, l’innovation, la littératie numérique, la résolution de problèmes, la lecture et la rédaction. Cette approche fait passer les pratiques de modèles fondés sur les déficits à des systèmes qui prennent en compte la diversité des savoirs et des compétences.
Cartan a décrit un fossé persistant entre les jeunes et les entreprises au Yukon. Alors que les entreprises déclarent régulièrement que les jeunes ne postulent pas à des emplois, les jeunes disent soumettre leur candidature, mais ne décrocher aucun poste. Un grand nombre de jeunes estiment que les entreprises ne comprennent pas leur réalité ou qu’elles ne leur offrent aucune flexibilité en ce qui concerne leurs responsabilités scolaires ou familiales. En parallèle, plusieurs jeunes n’ont pas accès aux soutiens nécessaires pour préparer leurs candidatures.
Le collectif du Yukon répond à ces défis en privilégiant l’établissement de liens au lieu de mettre exclusivement la responsabilité sur les jeunes. Une approche consiste à offrir des ateliers d’une demi-journée animés par des jeunes dans des entreprises. Cela permet à ces dernières de mieux comprendre les expériences des jeunes et de rendre leurs pratiques en matière de recrutement plus accessibles. Placer les voix des jeunes au cœur de ce processus permet de transformer les dynamiques de pouvoir et de favoriser des systèmes professionnels plus inclusifs.
Au Yukon, on cherche aussi des changements systémiques en créant des occasions où les jeunes peuvent échanger directement avec des responsables politiques. Le collectif rassemble des jeunes et des partenaires de l’ensemble du territoire pour faire progresser la stratégie territoriale pour les jeunes, en veillant à ce que leurs perspectives soient intégrées aux conversations sur les politiques en matière d’éducation et d’emploi.
Lors des sommets pour les jeunes, le collectif a communiqué des nouvelles sur la manière dont les partenaires mettent en œuvre la stratégie, y compris sur les ministères répondant aux appels à l’action, notamment en ce qui concerne l’éducation et l’emploi des jeunes. Les personnes qui y ont assisté ont réfléchi aux avancées et aux lacunes (par exemple, les communautés non encore impliquées). Elles ont établi des priorités à présenter au gouvernement et à d’autres partenaires pour l’avenir.
Cartan a mentionné un cercle pédagogique où la ministre de l’Éducation du Yukon a écouté attentivement les jeunes raconter leurs expériences à l’école, a répondu de manière constructive et s’est engagée à transmettre leurs idées au ministère. Ces espaces transforment le pouvoir en rendant légitimes les connaissances des jeunes et en les intégrant aux processus de prise de décisions qui influencent directement les vies et les expériences.
Cartan a mis en évidence l’importance des réflexions internes au sein des organisations, en soulignant que l’identification des obstacles et des domaines à améliorer peut s’avérer complexe, mais qu’elle est indispensable. L’ouverture face aux rétroactions des jeunes renforce la confiance et améliore les résultats.
Le collectif du Yukon place le leadership des jeunes en son cœur, en veillant à ce que les outils, les programmes et les ateliers soient dirigés par des jeunes dans la mesure du possible. Les documents, comme les stratégies et les descriptions de poste, sont rédigés clairement et de manière accessible pour les jeunes de 12 à 20 ans. Le collectif crée également des postes dans des régions éloignées et à l’échelle locale, intègre des processus d’entrevue souples, convoque des comités de jeunes avec des honoraires et organise des rassemblements pour favoriser les liens et les perspectives. Ces pratiques reflètent les transformations en matière de culture organisationnelle, d’allocation des ressources et de prise de décisions pour favoriser un leadership partagé avec les jeunes.
Pour l’ensemble des recommandations, Dapilos et Cartan ont souligné l’importance de reconnaître le vaste éventail de contextes, d’histoires et de réalités des communautés éloignées et autochtones. Accompagner les jeunes autochtones et des régions du Nord nécessite plus que des méthodes standardisées. Cela exige des systèmes qui privilégient les liens, qui valorisent la diversité des atouts et qui créent des perspectives importantes pour le leadership des jeunes et leur influence.
Dapilos et Cartan ont mis en lumière la nécessité de combler les écarts, non seulement entre les compétences et les emplois, mais aussi entre les jeunes, les entreprises et les responsables politiques. Enfin, il est essentiel de solliciter l’avis des jeunes du Nord, de prêter une oreille attentive à leurs besoins et de mettre en œuvre des mesures en réponse à leurs demandes.
Consultez 10 — un guide pour apprivoiser l’avenir du travail
Voir le rapport DEVlab -Building Bridges: Connecting Youth Skills to the Future of Work
Consultez le rapport Renforcement de la résilience économique : développement des compétences au sein des communautés autochtones et du Nord