Case Studies

Étude de cas | Le DCBA dans la lutte pour la justice climatique dans les communautés francophones en milieu minoritaire au Canada

Rédigé par Dr Chúk Odenigbo, PhD | 2 oct. 2026, 14 h 50 min 37 s

Le développement communautaire basé sur les actifs (DCBA) offre une approche intéressante à explorer dans la lutte contre les changements climatiques en milieu acadien et en milieu francophone en situation minoritaire plus largement.

 

Le contexte écologique

Les changements climatiques sont un enjeu secondaire issus de l’amalgamation de plusieurs enjeux primaires qui coalisent pour provoquer un réchauffement rapide de la planète et le dérèglement du climat. Le fait que c’est un enjeu secondaire rend les changements climatiques une question très difficile à résoudre parce qu’il faut non seulement confronter l’enjeu surface des émissions de gaz à effet serre (GES), mais également (pour offrir quelques exemples) :

  • l’histoire du colonialisme du Canada centré sur le dépaysement des personnes (et par conséquent, des savoirs) autochtones

  • le racisme systémique qui chosifie certaines personnes en raison de leur ethnie, leur race perçue, leur langue, leur statut d’immigration ou autre

  • le patriarcat qui dévalorise les femmes et les personnes féminines, tout en étant dans une culture qui personnifie la nature en tant que femme (par exemple, on parle de Mère Nature)

  • la culture du capitalisme qui cherche toujours à maximiser la valeur monétaire de la terre, de la nature et des ressources naturelles au-delà de trouver un équilibre

Ceci veut dire que même en nous attaquant aux émissions de GES, nous aurions besoin de confronter les facteurs sous-jacents qui créaient les circonstances et l’infrastructure sociale qui nous menaient à cette réalité. En plus des efforts visant à résoudre les changements climatiques, il faut également renforcer nos communautés pour les rendre plus résilientes aux conséquences des changements climatiques, y compris : les désastres naturelles (feux de forêt, les inondations, la sécheresse, etc.) ; les risques économiques (surtout dans des industries telles que la foresterie, les pêcheries, l’agriculture et le tourisme) ; les impacts sur la cohésion sociale (les boucs-émissaires politiques et la polarisation politique de nos communautés, e.g. « c’est la faute des immigrant.e.s », « le bilinguisme, ça coûte trop cher ») ; et les impacts sur le bien-être de l’individu (la santé publique, l’écoanxiété, la solastalgie, etc).

Alors, on voit que ce n’est pas seulement une question de lutter contre les changements climatiques, mais il faut lutter pour la justice climatique.

 

Le contexte acadien

La justice climatique est une forme de justice environnementale qui reconnait le fait que les changements climatiques n’affectent pas toutes les communautés de la même manière, et cherche à trouver la manière dont nos solutions peuvent être plus équitables.

Le contexte francophone au Nouveau-Brunswick crée une situation défavorisant pour les communautés francophones dans la lutte contre les changements climatiques. En plus du fait que la plupart des communautés francophones à travers la province se trouvent en région éloignée et rurale, elles confrontent également un changement démographique en termes d’âge moyen (plusieurs communautés francophones détiennent des populations vieillissantes), et en matière de nouvelles personnes résidentes venant d’autres ethnies non acadiennes (issues de l’immigration internationale, issues de migration nationale, etc.). Ces faits démographiques créent des populations plus sensibles aux impacts des changements climatiques.

Dans la lutte contre les changements climatiques, souvent les solutions offertes ont été créé par et pour les grands centres urbains comme Toronto ou Montréal. Par exemple, l’usage de véhicules électriques, en plus du coût élevé, exige de l’infrastructure telle que des bornes de recharge qui sont situées près d’activités pour occuper les gens lors d’une recharge). En région, il faut voyager de plus longues distances, ce qui exige plus d’infrastructure pour soutenir les véhicules électriques.

De plus, les répercussions du dérèglement climatique sont propres à chaque territoire. Alors que les grandes villes luttent contre les îlots de chaleur, les zones rurales du Nouveau-Brunswick font face à des réalités bien différentes : la prolifération des maringouins et des maladies associées, les feux de forêt forçant l'évacuation vers des centres majoritairement anglophones, ou encore l’érosion et les inondations dans les communautés côtières.

Enfin, sur le plan économique, les communautés francophones s'avèrent particulièrement vulnérables. Leur économie reposant souvent sur un ou deux moteurs principaux (comme la pêche, l’agriculture ou le tourisme), qui les rendent plus vulnérable aux impacts économiques néfastes des changements climatiques.

En reconnaissant cette réalité, l'Association francophone des municipalités du Nouveau-Brunswick (AFMNB) a lancé le programme CIBLE (Climat, Infrastructures et Biodiversité pour un Leadership Engagé), une série de cinq cohortes, projet réalisé grâce au financement du Fonds municipal vert de la Fédération canadienne des municipalités visant le développement de compétences et de connaissances techniques avancées sur les enjeux climatiques, leurs impacts sur les infrastructures, les ressources naturelles, l’environnement et la biodiversité. L’objectif de ces cohortes était d’accompagner les élu.e.s et gestionnaires municipaux dans la mise en œuvre d'actions concrètes et de stratégies adaptées face aux grands enjeux climatiques.

 

Qui est l’AFMNB ?

L’Association francophone des municipalités du Nouveau-Brunswick œuvre avec vision et valeurs.

L’AFMNB représente et accompagne ses municipalités membres. En misant sur la collaboration, la concertation, l’équité et le renforcement de la gouvernance locale, elle œuvre à accroître la capacité des municipalités à répondre aux grands défis de leur territoire. Celles-ci étant confrontées à des enjeux aussi étroitement liés que la pauvreté, les changements climatiques et la vitalité des communautés acadiennes et francophones, l’action municipale constitue ainsi un levier essentiel à la construction de collectivités plus résilientes, inclusives et solidaires, où l’adaptation aux changements climatiques tient compte des réalités sociales et économiques.

L’AFMNB regroupe 30 municipalités francophones et bilingues, réparties du sud au nord-ouest de la province. Ses membres représentent près de 400 000 personnes, soit près de la moitié de la population du Nouveau-Brunswick.

 

L’intervention de Tamarack : le DCBA

Dans le cadre du programme CIBLE, l’AFMNB a invité l’Institut Tamarack à offrir un atelier sur le DCBA pour l’action climatique à la cohorte 5 qui se concentrait sur la résilience aux catastrophes naturelles et la sécurité des communautés.

L'atelier visait à atteindre les objectifs suivants :

  • Offrir une introduction rapide à la justice climatique : à la fin de l’atelier, les participant.e.s repartaient avec une meilleure compréhension de la justice climatique et une meilleure distinction entre la lutte contre les changements climatiques et la lutte pour la justice climatique.

  • Offrir une introduction rapide au DCBA : à la fin de l’atelier, les participant.e.s avaient une meilleure compréhension du DCBA et pouvaient actionner ses principes pour soutenir leurs communautés à travers l’action climatique.

À la base, le DCBA mise d’abord sur les forces et les capacités inhérentes des communautés. Ces actifs permettent aux membres de la communauté de créer des opportunités locales et de répondre aux besoins et aux défis présents dans leur quartier. L’approche DCBA va au-delà des dons individuels ou des forces d’un groupe en particulier : elle cherche à comprendre comment ces ressources peuvent se combiner pour générer des changements plus larges au service du bien commun.

Le DCBA offre un changement de perspective. Souvent, le développement communautaire commence par un survol des enjeux, des besoins, des lacunes et des barrières, mais une approche de DCBA s’attache à repérer et à valoriser les forces déjà présentes dans la communauté. Cette approche commence par un survol (une cartographie pour ainsi dire) des actifs dans la communauté.

L’approche DCBA vise à renforcer le pouvoir d’agir des individus et des groupes, en collaboration avec les institutions lorsque nécessaire, afin de mettre en valeur les ressources identifiées et de bâtir ensemble une communauté plus résiliente et solidaire. Les actifs entrent dans six catégories :

  • Les contributions des personnes : les forces et les capacités des résident.e.s d’une communauté (compétences, passions, connaissances et dons)

  • Les associations : le réseau des relations

  • Les institutions : les organismes et les services à l’échelle locale

  • Les lieux : les espaces physiques comprenant les terrains, les bâtiments, les équipements locaux, et l’environnement naturel d’une communauté

  • Les échanges et l’économie locale (tangibles et intangibles) : le travail rémunéré des individus et des entreprises locales ainsi que les échanges de services, etc.

  • La culture et les histoires : ce qui rassemble les gens, le narratif d’une communauté, ses spécificités et sa culture locale.

Le DCBA offre aux communautés acadienne et francophones en milieu minoritaire un moyen d'agir sur la justice climatique, parce que souvent, ces communautés sont sous- desservies. Avec de plus petites populations, ces communautés ont moins accès à l'argent provenant des impôts fonciers, et même quand les ressources financières sont là, il y a une pénurie de travailleur.euse.s possédant l'expertise nécessaire pour agir selon les meilleures pratiques climatiques. De plus, au Canada et au Nouveau-Brunswick, les connaissances émergentes pour lutter contre les changements climatiques sont souvent créées en anglais avant d'être traduites en français (si elles le sont...). Cela fait en sorte que les communautés francophones ont moins accès aux meilleures connaissances pour agir contre les impacts de ces changements.

 

Parce que le DCBA commence par les actifs d'une communauté plutôt que par ses lacunes, on adopte une approche centrée sur l'autodétermination. Au lieu de regarder ce que font les centres urbains anglophones, on crée des innovations locales basées sur les ressources qui existent déjà dans la communauté. C'est également une bonne façon d'aborder la question de la résilience, puisque le DCBA nous aide à identifier les actifs qu'il faut protéger pour préserver le bien-être de la communauté. 

 

 

La création d’un outil

À la suite de cette intervention, l’AFMNB a préparé un outil pour soutenir les municipalités francophones dans leurs démarches de créer des plans d’urgence climatique avec une approche de DCBA.

Cet outil propose une logique en trois étapes qui relie le DCBA à l'évaluation des risques climatiques sur les infrastructures :

  • Le DCBA : comprendre ce qui est vital. On part de la valeur communautaire pour identifier les forces, l'identité et la résilience de la communauté, notamment ce qui donne de la valeur au territoire, ce qui fait sa spécificité et ce qui soutient le mieux-être collectif, même lorsqu'il ne s'agit pas d'une infrastructure municipale.

  • L'évaluation des risques : comprendre ce qui est vulnérable. On aligne ensuite les vulnérabilités sur ce qui est essentiel pour la communauté, en repérant les infrastructures qui soutiennent les actifs vitaux identifiés à l'étape 1, les points où une défaillance mettrait en danger la vie communautaire, et les risques amplifiés par les changements climatiques.

  • La prise de décision : comprendre ce qu'il faut protéger en premier. Le lien entre « ce qui compte » et « ce qu’on peut lâcher » devient ainsi visible, ce qui permet de prioriser les actions et de cibler les investissements là où ils auront le plus d'impact pour la résilience locale.


Cette démarche répond à un risque bien réel : sans le DCBA, l'évaluation des risques tend naturellement à se concentrer sur ce qui est visible ou budgétairement important, au risque de laisser de côté des actifs moins tangibles, mais tout aussi vitaux pour la communauté. En intégrant le DCBA en amont, les municipalités peuvent identifier les services, les lieux, les réseaux et les personnes qui font tenir leur communauté, et faire ressortir ce qui est vraiment critique aux yeux des citoyen.ne.s, au-delà des priorités officielles.

Cette approche ouvre également la voie à des solutions fondées sur la nature (SFN). Alors que l'évaluation des risques climatiques menée seule tend à privilégier des solutions lourdes et coûteuses (davantage de béton, de travaux et de surdimensionnement des infrastructures existantes), le DCBA révèle que les actifs naturels au sein d’une communauté protègent déjà le territoire et réduisent plusieurs vulnérabilités. Les SFN cessent alors d'apparaître comme des dépenses pour devenir de véritables investissements stratégiques pour la communauté.

 

Conclusion

Les changements climatiques touchent les communautés francophones du Nouveau-Brunswick de façon particulière étant donné leur contexte : régions rurales, populations vieillissantes, économies vulnérables et solutions souvent conçues par et pour les grands centres urbains anglophones. Y répondre exige donc une approche de justice climatique adaptée à ces réalités.

L'outil présenté dans ce rapport répond à cet enjeu en reliant le DCBA à l'évaluation des risques climatiques. En partant de ce qui fait vraiment tenir une communauté avant d'évaluer ses vulnérabilités, cette démarche permet aux municipalités francophones de bâtir des plans d'urgence climatique qui reflètent leurs propres priorités, plutôt que d'importer des solutions pensées ailleurs.

S'appuyant sur les acquis du programme CIBLE, cet outil offre aux municipalités un moyen concret de traduire leurs compétences en action, pour des plans d'urgence climatique à la fois techniquement solides et véritablement ancrés dans leur réalité locale.

Bien que cet outil ait été développé dans le contexte acadien du Nouveau-Brunswick, sa portée dépasse largement cette communauté. Les défis qu'il adresse sont partagés par de communautés francophones en situation minoritaire à travers le Canada. Cette démarche offre donc un modèle transférable, que d'autres communautés francophones en milieu minoritaire pourraient adapter à leur propre réalité pour renforcer leur résilience face aux changements climatiques.